Les assistantes-secrétaires : un métier invisible et pourtant essentiel dans le contexte technologique actuel*
- Arthur Vinson
- il y a 20 heures
- 4 min de lecture
*Synthèse réalisée sans IA générative par Suzy Canivenc : les analyses proposées incombent uniquement à l’autrice de ce texte et à l’interprétation qu’elle a pu (et surtout voulu) faire des propos des membres de l’OICN.
Les assistantes-secrétaires : un métier invisible qui joue pourtant un rôle essentiel dans la régulation quotidienne de l’information en entreprise.

L’OICN regroupe une diversité de membres (dirigeant·es, directeurs ou directrices de transformation, RH, consultant·es, chercheur·es) qui ont tous pour point commun de mener des démarches liées au numérique professionnel. Chaque mois, ils et elles se rencontrent à l’occasion d’une visio pour échanger sur leurs expérimentations internes et leurs travaux de recherche. Une occasion de vivre et d’incarner la collaboration numérique responsable qui est au cœur des travaux de l’OICN.
Le jeudi 26 mars 2026, Marie Benedetto-Meyer nous a fait l’immense plaisir de nous présenter ces derniers travaux de recherche. Maîtresse de conférences en sociologie du travail à l’Université de Saint Quentin en Yvelines et chercheure au laboratoire Printemps (« Professions, Institutions, Temporalités »), Marie Benedetto-Meyer travaille depuis longtemps sur les usages du numérique dans le monde professionnel. Elle est notamment l’autrice, avec Anca Boboc, d’un ouvrage phare dans ce domaine : Sociologie du numérique au travail, paru en 2021.
Après avoir investi cette thématique par le prisme des technologies (en s’intéressant notamment aux outils collaboratifs), elle a choisi un angle d’attaque différent pour éclairer les mutations actuelles : celui des professions. Et pas n’importe quelle profession ! Elle a en effet ciblé un métier clé en matière de gestion de l’information numérique, mais souvent invisibilisé : celui des assistants-secrétaires...ou plutôt des assistantes-secrétaires puisque cette profession est très majoritairement occupée par des femmes (à 96%). Et cette invisibilisation en dit long sur notre conception des technologies et de l’infobésité en entreprise.
Si le métier d’assistant-secrétaire recouvre des réalités très diverses, il a pour invariant de jouer un rôle central dans la bonne circulation des informations. Il est donc directement impacté par les technologies de l’information et de la communication dont les évolutions continues impliquent une recomposition permanente de cette activité professionnelle.
Depuis le rapport Nora-Minc datant de 1978, on les dit vouées à disparaître avec l’informatique et leur métier est depuis cette époque constamment sur la sellette : après la grande époque de la machine à écrire et des « dactylos », l’informatisation a d’abord reconfiguré leurs pratiques avec la bureautique et internet puis plus a directement menacé leur fonction avec les outils collaboratifs et aujourd’hui l’intelligence artificielle. Au cours de cette évolution, une partie de leurs tâches a été automatisée et une autre a été transférée vers les cadres (qui peuvent gérer leurs rendez-vous ou organiser leurs déplacements), voire les clients (qui s’inscrivent par exemple eux-mêmes à une formation, ou un évènement). Pourtant, elles sont toujours là et on estime aujourd’hui leur nombre à un demi-million.
Et si elles ne disparaissent pas, c’est qu’elles jouent un rôle clé dans la régulation de l’infobésité : ce sont elles qui en absorbent une bonne partie pour en décharger les cadres et dirigeants (gestion d’agendas, organisation de visio, gestion documentaire, formulaires administratifs, automatisation de workflow, etc.). Leurs rôles de filtrage, d’organisation, de gestion et d’administration les conduisent à jongler avec une multiplicité d’outils, qu’elles maîtrisent souvent plus rapidement que les autres.
Les stéréotypes ont cependant la peau dure. Elles les ont souvent intériorisés comme des éléments constitutifs de leur identité professionnelle et expriment spontanément leur appréhension vis-à-vis des innovations technologiques (comme l’IA actuellement), alors qu’elles sont pourtant le point d’entrée de nombreuses demandes (une aide aux usages, un dépannage, une astuce) de la part les cadres et managers, ce qui les conduit à s’auto-former intensivement pour pouvoir répondre aux multiples sollicitations qu’on leur adresse.
L’infobésité numérique fait ainsi clairement partie de leur métier : elles la subissent autant qu’elles participent à la réguler. Une contrainte souvent acceptée et qui confère également toute sa valeur à leur métier dans le contexte actuel. Les données collectées par l’OICN dans ses différents référentiels annuels [1] démontrent en effet que ce phénomène ne cesse de prendre de l’ampleur d’année en année : toujours plus de mails, toujours plus d’outils numériques, toujours plus de visioconférences, etc. Face à cette vague qui nous noie tous, les assistantes-secrétaires représentent un précieux rempart.
Le rôle clé que jouent les assistantes-secrétaires dans ce domaine est pourtant rarement reconnu à sa juste valeur. En matière d’infobésité, on a davantage tendance à se reposer sur le technosolutionnisme et à valoriser les pouvoirs magiques attribuées aux nouvelles technologies. C’est précisément ce qui est en train de se passer avec l’IA générative, dont on espère qu’elle facilitera le traitement de nos mails et la gestion de nos agendas. Par un curieux renversement de logique, c’est la technologie qui résoudra les difficultés et dysfonctionnements induits par l’excès de technologies. C’est oublier que les technologies, quelles qu’elles soient, ne peuvent rien à elles seules et que les effets dépendent avant tout de l’usage qu’on en fait et du contexte dans lequel elles sont déployées. Et c’est ici que se révèle, toujours en creux, la valeur de ce métier d’assistante-secrétaire : la régulation non pas technologique mais humaine de ces phénomènes. L’invisibilisation des secrétaires et du rôle essentiel qu’elles jouent dans la gestion de l’information participe ainsi à invisibiliser les aspects purement sociaux de la technologie. Et il n’est pas anodin de noter que ce métier est très majoritairement composé de femmes, qui assistent très majoritairement des hommes : la banalisation du travail d’accompagnement réalisé par les femmes, notamment lorsqu’il consiste à « prendre soin des autres » (le fameux « care », qui est trop souvent perçu comme une prédisposition féminine), participe à invisibiliser des pans entiers des processus sociaux (au travail comme ailleurs) qui permettent la régulation et in fine le fonctionnement des systèmes socio-techniques.
[1] OICN (2023, 2024, 2025, 2026). Référentiel annuel de l’infobésité et de la collaboration numérique. https://www.infobesite.org/contenureferentiel
